Premier Chapitre

 

 

 

Bir peinait à maîtriser Matanga l’éléphant. Rien d’étonnant, la bête était en musth, l’état d’agressivité annuel des pachydermes mâles. En cette période dangereuse, gare aux congénères, aux femelles, en chaleur ou non, et aux humains s’ils n’y prennent garde.

De la glande temporale de l’animal, entre l’œil et l’orifice auriculaire, suintait une substance visqueuse et noirâtre qui sentait fort. Très fort. Il agitait les oreilles avec nervosité, secouait la tête, déséquilibrant son mahout, son cornac comme disent les Occidentaux. Pire, une urine terriblement odorante dégoulinait de son pénis devenu verdâtre.

Bref, il puait.

Bir était vert de rage. Certes, cette idiote de Mme Madhavi, la directrice de l’agence, manquait de montures. Cette pénurie n’excusait rien, il fallait être fou pour désentraver Matanga dans l’état où il se trouvait. Pourtant, elle l’avait fait, cédant à un peu d’argent. Par Krishna ! Et maintenant, il lui revenait de le diriger, alors qu’il n’était pas son mahout attitré.

Or, le danger menaçait. Les festivités de Holi étaient lancées, comme chaque année début mars, au lendemain de la pleine lune. Il devait évoluer sans écraser personne, au milieu de la foule déchaînée de cette fête des couleurs. Par dizaines de milliers, jeunes et moins jeunes des deux sexes sillonnaient les rues noires de monde. Ils déambulaient, criant, riant, chantant, s’agglutinant en groupes joyeux et agités, au comble de l’excitation, en harmonie avec l’exubérance du printemps imminent.

La coutume voulait que du matin au soir, ils se lancent des poignées de gulal, cette poudre rutilante rouge, verte, jaune, safran, bleue, indigo, orange, autant d’échantillons luxuriants des couleurs de l’Inde. Certains préféraient projeter du rang, une eau teintée dans les mêmes tonalités. Ils n’arrêtaient pas, ils semblaient en détenir des réserves inépuisables. Tous en étaient maculés de la tête aux pieds.

En ce jour d’allégresse, plus de distinction de caste, de sexe ou d’âge, tout était permis, oui, tout, y compris ce qui était habituellement interdit… Le folklore local se donnait libre cours. Là, des hommes sautillaient en cercles concentriques au son d’un gros tambourin, entrechoquant leurs bâtons en rythme. Ailleurs, des femmes au visage voilé tourbillonnaient en chantant, suivant la cadence d’une danse rituelle.

La liesse touchait à son comble. Bir, éclaboussé des pieds à la tête par les colorants, devait faire appel à tout son savoir pour contrôler un Matanga lui aussi aspergé de pigments de la croupe à l’extrémité de la trompe.

Derrière, dans le howdah sanglé au dos de l’éléphant, à l’abri dans la cabine de toile qui le surmontait, sa passagère, jusque-là tapageuse, restait étonnamment discrète. Certes, il l’avait prévenue, mais il ne s’attendait pas à cette docilité de la part d’une telle enquiquineuse. Qu’elle pointe le nez un seul petit instant hors de son refuge protecteur, lui avait-il dit et répété dans son anglais sommaire, et les stigmates colorés de la fête s’étaleraient aussitôt sur son visage, ses cheveux, son chemisier de soie. « Et attention ! » avait-il ajouté. « Après, la peau reste tachée plusieurs jours, et les vêtements ne plus peuvent être nettoyés, ils sont bons à jeter. »

En vérité, la femme se tenait si silencieuse car elle était terrorisée. Malgré les recommandations, elle avait entrouvert son abri, l’odeur pachydermique agressant par trop ses délicates narines. Il lui fallait de l’air. Comme prévu, quelques secondes avaient suffi pour que sa petite frimousse de pimbêche ressemble à celle d’un clown burlesque, avec toutes ces couleurs mélangées.

Pourtant, cet épisode n’était rien, comparé au reste. À ses yeux, seule une horde sauvage avait pu projeter l’avalanche colorée avec une telle violence. Aussi, dans le bref coup d’œil jeté au dehors, elle avait perçu une foule énorme de pauvres hères déchaînés, en haillons, ivres peut‑être, drogués, hurlant, hors de contrôle, affichant ces faces bariolées, grimaçantes, semblables à d’horribles masques de pantins. Comment résister à cette populace survoltée, si l’envie lui venait soudain de se tourner contre elle ?

Elle se sentait impuissante sur cet éléphant nauséabond, avec pour seule assistance un mahout crapoteux qui semblait peiner à conduire sa bête. La preuve, il n’avait pu l’empêcher de se ruer pour dépasser les autres. À qui ressemblait-il, cet imbécile ? Son visage d’abruti lui rappelait quelqu’un. Qui ?

Où se trouvait le reste du groupe ? Juste derrière ? Peut-être très loin, si ce maudit animal avait vraiment décidé de semer tout le monde. Elle n’osait plus sortir la tête pour voir.

La foule se densifiait de minute en minute. Bir criait « musth, musth » pour que les gens s’écartent. Dans cette cohue, personne ne l’entendait. Il agitait ses bras en larges moulinets pour signaler le danger, mais ne faisait que susciter moqueries et sarcasmes. Pourtant, il n’y avait pas de quoi rire. Il devenait impératif que Matanga s’arrête, l’accident menaçait de plus en plus. Au risque de tout compromettre…

Hélas, il avait beau s’évertuer, ordonner à l’énorme animal de s’asseoir en lançant ses behl ! behl ! impérieux, l’éléphant n’écoutait que ses propres pulsions, ne tenant aucun compte des injonctions d’un mahout autre que celui qu’il connaissait depuis toujours. Heureusement, maintenant qu’il avait dépassé ses congénères, il avait retrouvé un calme relatif. Tout en manifestant sa nervosité par d’inhabituels et bizarres secouements de tête, il avait repris son pas lent et régulier, souple, puissant, majestueux, imprimant à l’howdah sur son dos un balancement en phase avec sa marche, indifférent à la foule qui s’ouvrait devant à lui à la dernière seconde.

Il arriva près d’un attroupement qui l’observait depuis un moment. Un homme, grand, solide, formidable moustache noire de Rajpoute, turban rouge et teint foncé, cria quelque chose. Les autres s’écartèrent. Alors, en un ample mouvement de balancier, il projeta sur Matanga le contenu d’un seau d’eau écarlate, déchaînant l’hilarité générale.

—     Ça y est, mahout ? Ton éléphant est rafraîchi ? brailla-t-il en râjasthâni, riant lui aussi.

L’œil gauche de Matanga avait été atteint de plein fouet. Le pachyderme, jusque-là insensible à tout ce qu’il avait reçu, se figea sur place. Le temps d’un éclair, et la sensation arriva au cerveau. Il leva sa trompe brusquement, haut vers le ciel, et poussa un barrissement terrible, provoquant un début d’affolement et des cris d’effroi.

Il sonnait la charge. D’un coup, il mit en branle son énorme masse, prenant d’emblée une allure rapide. La rue était droite, assez large, dépourvue de voie transversale où fuir. Sans raison, il accéléra soudain.

Maintenant, il fonçait de toute sa puissance, oreilles déployées, barrissant sans interruption, piétinant tous les obstacles qui se présentaient.

Ce fut aussitôt un carnage. Le monstre enragé laissait sur son passage des dizaines de corps sanglants, écrasés, broyés, en bouillie. Une véritable purée humaine. Il bousculait les légers tricycles à moteur, les voitures, les bicyclettes, les pousse-pousse, les pulvérisant comme des jouets de bambou. Une vache famélique, indifférente à tout, se trouvait sur sa route. Il l’écrabouilla, et l’on perçut le craquement sinistre du crâne qui éclatait. La panique atteignait son comble, les gens affolés couraient en tous sens. Les hurlements de la foule horrifiée attisaient son excitation. Ses barrissements sonnaient sans discontinuer comme une trompette infernale.

À présent, il semblait fou. Il secouait la tête en mille remuements désordonnés, fouettant l’air et assommant les passants de sa trompe mortelle, lançant ses défenses dans toutes les directions. Sans raison, un lampadaire surchargé de gosses effarés attira son attention. Il pointa vers lui ses yeux injectés de sang, obliqua dans sa direction, et l’abattit d’un seul coup de son front.

Sous le choc, Bir parut désarçonné. Ce n’était qu’un faux-semblant. Il glissa et se retrouva à terre. Il se releva et disparut dans la cohue, en réalité fort satisfait de lui-même : malgré l’affolement général, il avait eu le temps de remplir son contrat…

L’abri de toile sur le howdah s’enflamma soudain. Sans doute l’effet du lampadaire resté allumé. L’hystérie du pachyderme monta d’un cran. Plus loin, une fragile maison de bois céda sous la poussée de la foule. Elle s’effondra, ensevelissant ses habitants impuissants.

Il fallut plus d’une demi-heure de folie pour que la police puisse se frayer un chemin jusqu’au monstre déchaîné et lâcher sur lui les rafales de mitraillettes salvatrices. Plusieurs balles pénétrèrent par les yeux et atteignirent le cerveau. L’éléphant secoua la tête, tomba sur les genoux avant, vacilla, et s’affala d’un coup, écrasant au passage quelques personnes de plus.

Le howdah avait chu de son dos depuis longtemps. On le retrouva quelque temps plus tard, brûlé et démantibulé. On eut beau chercher, on ne repéra aucune trace de la passagère.

Elle ne fut découverte que le lendemain, assez loin des lieux de la catastrophe. On eut beaucoup de mal à l’identifier : son corps était carbonisé, noir. Et recroquevillé en position fœtale. Seul son collier presque intact permit de lever les doutes.

Dans ce qui restait de sa main droite, elle tenait, dans une crispation horrible, un minuscule résidu d’un parchemin en cuir épais, bizarrement échappé au feu. En regardant bien, on distinguait dessus quelques lettres grossièrement tracées : ani adm. Ce n’était pas une écriture hindoue : les caractères étaient latins !

Près d’elle se trouvait un mouchoir bleu. Un coin était noué. Lorsqu’on le défit, la pièce d’argent qu’il cachait tomba à terre en tintant.

Ah… L’Inde mystérieuse…

 

 


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